Depuis 2006, Bernard Stiegler dirige l’IRI (Institut de Recherche et d’Innovation), dont la principale mission consiste à anticiper les mutations des pratiques culturelles permises par les technologies numériques. C’est dans cette perspective qu’il a dirigé cet ouvrage, qui rassemble les contributions de chercheurs de tous horizons, à la pointe de la réflexion sur les enjeux du bouleversement numérique.

Les technologies numériques, un « pharmakon »

Les recherches de Bernard Stiegler partent du principe que le numérique constitue un « pharmakon », au sens où Platon employait ce terme dans Phèdre en parlant de l’écriture : l’écriture constitue un bienfait pour l’humanité, jusqu’au moment où les sophistes s’en emparent à des fins lucratives. Il en va de même du numérique : toxique et pathogène, il contient en lui-même ses propres propriétés curatives. Ainsi la réflexion que mène Stiegler englobe-t-elle une dimension beaucoup plus profonde, car si les questions qu’il aborde se posent bien avant l’ère numérique, elles sont devenues incontournables face à la radicalité du bouleversement qu’il implique. Les « digital studies » tentent donc de saisir à bras le corps l’avenir des organisations cérébrales humaines et le devenir des sciences elles-mêmes (qu’il s’agisse de physique, d’économie, de sociologie etc.).

Bernard Stiegler Digital Studies

Envisager une mutation sans précédent


Le livre est construit de telle sorte qu’il questionne les domaines de l’humain (et les disciplines qui l’étudie) sous divers angles. La première partie s’interroge sur la manière dont le numérique remodèle profondément la pensée humaine : qu’implique la recherche de l’intelligence artificielle, et que peut-on entendre sous ce terme ? Quels seraient les processus par lesquels on pourrait introduire de l’indétermination dans les cerveaux numériques ? Le vrai défi ne consiste-t-il pas à prendre en compte l’échec et l’erreur en tant que base des opérations automatiques « normales » (Bates) ? Comment le système binaire influe-t-il profondément sur nos systèmes de pensée (Cohen) ?

Digital StudiesPar la suite, de nombreux articles abordent les enjeux des big data, qui révolutionnent certes la vie sociale et citoyenne, mais dont on peine pour le moment à cerner les dangers. Il est cependant fondamental de se demander ce que l’ouverture des données induit au niveau de la recherche, mais aussi de la démocratie : en effet, pour les chercheurs, le corpus étudié, provenant d’une masse de données traitées sous la forme de statistique, les coupe de la réalité même des faits qu’ils étudient. Quel sens alors donner aux résultats obtenus (Bachimont) ?

Les big data ne conduisent-elles pas à perdre de vue l’humanité des faits qu’elles étudient ? Par ailleurs, avec l’open data, en livrant les données brutes au public, ce sont les intérêts personnels des individus qui prennent le dessus, et l’envie de se « voir sur la carte ». Cette lecture consumériste peut conduire à dénoncer les acteurs locaux, et non plus les puissants, à adopter un point de vue local, qui ne permet plus aucune hauteur de vue globale… Et donc constituer un danger pour la démocratie (Cardon).

Enfin, la question du langage est totalement bouleversée, voire monétisée : Google a bâti son empire sur la vente des mots et ainsi inventé le marché linguistique. Ce faisant il a étendu le capitalisme à la langue elle-même. Ses algorithmes d’auto-complétion tendent à diriger la langue vers les sous-lexiques commerciaux, et par-là même appauvrit le langage (Kaplan). Mais que fera Google lorsque la langue se sera tellement appauvrie qu’elle ne constituera plus une marchandise ? De même, comment concevoir qu’aujourd’hui, l’essor des réseaux sociaux ait tellement bouleversé la notion de destinataire et d’émetteur que nous nous mettons à écrire par des machines, pour des machines ? En allant plus loin, avec la perspective des objets connectés, nous tendons à court-circuiter la médiation du langage… ce qui constitue une aubaine pour le neuro-marketing… (Fauré).

Digital Studies

L’Europe est bien plus armée qu’on ne le croit

Ces articles mettent en lumière ce que le numérique met en jeu : l’avenir de l’humain, mais aussi de notre réflexion sur ce qui fait la spécificité de l’humain à l’ère du numérique. Les digital studies sont peut-être aujourd’hui les seules à-même de nous faire comprendre ce vers quoi nous nous dirigeons, mais surtout, de poser les jalons de la compréhension de l’humain que nous sommes en train de devenir.

Plus immédiatement et très concrètement, l’Europe doit s’investir dans ce nouveau champ de la connaissance pour ne pas subir l’emprise d’autres puissances, et pour sortir de la tétanie face au numérique qui semble la paralyser. Car, ainsi que le rappelle Stiegler, l’Europe, est empreinte d’une histoire sombre, trouble, ancienne, qui lui a donné les armes pour appréhender et penser les mutations et les dangers qu’elles recèlent. En cela, contrairement à ce que l’on pourrait penser, elle est bien plus à-même que les Etats-Unis de penser le « pharmakon » numérique. Si tant est que l’on accepte de plonger dans le domaine de la pensée.

Digital Studies
Organologie des savoirs et technologies de la connaissance
Dirigé par Bernard Stiegler
Editions FYP, 24,50 euros