Qui sont les Geeks ? D’où provient leur fascination pour la technologie ? Que signifie-t-elle et que nous apprend-elle sur notre monde contemporain ? Telles sont les questions auxquelles Vincent Billard tente de répondre dans cet ouvrage, qui prend le contrepied des théories catastrophistes et technophobes qui, pour véridiques qu’elles soient, ne prônent aucune alternative concrète. Alors, plutôt que de se morfondre passivement face à la déréliction du monde, l’auteur de Geek philosophie opte pour une vision positive, voire récréative de la situation actuelle. 

« La technologie est le merveilleux du quotidien »

En tentant de déterminer les contours d’une définition du Geek, Vincent Billard reconstruit, avec beaucoup d’acuité, les éléments qui ont façonné cette frange de la population. A l’origine voisin du terme de « nerd » et singulièrement péjoratif, le mot « geek » représentait une catégorie d’êtres humains peu compréhensibles, retranchés dans une caverne, proche de l’autiste boutonneux. Aujourd’hui, la popularisation des « nouvelles technologies » a atténué cette défiance à l’égard des geeks, pour laisser la place à une interrogation sur ce qui sous-tend leur vie. Si cette question a du sens, c’est qu’elle démontre à quel point la globalisation a permis l’émergence d’une nouvelle culture, irriguant totalement l’univers des Geeks, dont les mangas, les jeux vidéo, la science-fiction, la fantasy et les séries animées (à ce titre, son analyse du phénomène de Goldorak est particulièrement édifiante) sont la pierre de touche.

Pour comprendre ce qui innerve l’univers du Geek, il faut en effet corréler deux phénomènes constituant les faces d’une même passion : la technologie et les univers imaginaires, sous quelque forme que ce soit. Pourquoi ? Pas uniquement parce que ces univers mettent en scène des individus marginalisés, ou parce qu’ils ont le goût de l’enfance… Mais surtout parce qu’ils promeuvent l’idée selon laquelle la prouesse technologique existe, et qu’elle peut faire advenir le merveilleux, dans un monde au sein duquel toutes les idéologies semblent s’être dissolues. 

« Le Geek, ou la philosophie du 25 décembre » 

C’est donc les changements sociaux récents (et notamment la télévision) qui ont façonné les Geeks, et notamment cette génération des 20 / 30 ans qui se reconnaissent dans une passion commune pour certaines œuvres (quel qu’en soit le support). Une fois posés les éléments constitutifs de la « culture geek », Vincent Billard mène, dans la seconde partie de son ouvrage, une critique éclairante des théories philosophiques technophobes, convoquant Heidegger, les théories de la décroissance, et les penseurs alarmistes. La reconstitution de l’élaboration de ces idées, à l’exacte opposée de celles des Geeks, permet de lever certains clichés et de comprendre les raisons pour lesquelles le Geek reste totalement indifférent à ces thèses anxiogènes. Car ce qui caractérise le Geek, c’est certes son goût immodéré du gadget, mais surtout « le regard lucide sur l’extraordinaire devenu quotidien ». Ainsi le contact permanent qu’il entretient avec la technologie en détermine son approche : il n’en attend pas plus qu’il sait pouvoir en attendre à son époque.

Geek Philosophie

Qu’est-ce alors que la philosophie du Geek que l’auteur s’amuse à appeler la « philosophie du 25 décembre » ? Là, il faudrait nuancer le terme et parler davantage de sensibilité, de mentalité, voire de vision du monde, dans la mesure où les thèses avancées par l’auteur ne constituent pas un système de pensée à proprement parler. 

« Plutôt mort que sans technologie »

Ce que dégage alors l’auteur révèle l’alternative qui s’offre aujourd’hui à tous face à la technologie. De ce point de vue, les Geeks ont choisi leur camp. C’est l’amour du progrès et de la machine pour eux-mêmes qui caractérise le geek. Son approche de la technologie correspond véritablement à une vision du monde fondamentalement fondée sur la foi en le progrès, et en les promesses qu’offre la technologie, sous toutes ses formes. C’est là qu’il est possible de parler de culte, de croyance bien spécifique qui consiste à penser que si les réalisations technologiques sont possibles, la technologie elle-même est en mesure de répondre aux problèmes qu’elle engendre. En d’autres termes, la technologie est susceptible d’apporter une solution à tout type de catastrophe qu’elle peut créer.

Troll Geek Philosophie

Cette ferveur, et cet optimisme trouvent leur raison d’être dans la fragilité de la place de l’homme telle que les Geek la perçoivent. En effet, rien aujourd’hui ne permet plus de considérer que l’homme possède une place singulière dans le monde, et qu’il est supérieur à la machine. Et c’est peut-être cette conviction, qui rejoint celle des courants post-humanistes, qui définit véritablement le geek et dont découle toute la « philosophie ». 

Le principal attrait de cet essai est d’interroger notre rapport aux technologies, la plupart du temps purement subjectif et personnel, comme en atteste l’expérience même de l’auteur. Mais surtout il démontre que la notion de Geek émerge « comme une position fondamentale quant à l’avenir de nos sociétés et la place de la technologie moderne ». Quel rôle jouera la technologie dans l’avenir de l’humanité ? L’homme y aura-t-il encore une place ? A cette question, les Geeks choisissent résolument l’espoir, et attendent l’avènement d’un monde futur avec confiance, mais surtout une immense curiosité.

Geek Philosophie 

De Vincent Billard 

Hermann, 18 €