LinkedIn est un bon outil pour faire de la veille ; cela, on vous l’a déjà dit. Toutefois, en relisant le dossier en question, j’ai regretté le fait qu’il ne se penche pas spécifiquement sur des exemples précis de corps de métiers. J’ai donc eu envie, pour illustrer cette tendance qui consiste à sonder au quotidien les réseaux sociaux professionnels (RSP), de me pencher sur un secteur d’activité en particulier : celui des professionnels du développement durable. Pour ce faire, j’ai élaboré un petit questionnaire comprenant 9 questions ouvertes, toutes facultatives. Mon but : cerner les pratiques de veille des professionnels du développement durable, sur les médias sociaux en général et sur LinkedIn en particulier. J’ai parlé de ce questionnaire dans une dizaine de groupes de discussions orientés DD ; 6 d’entre eux se sont montrés particulièrement réceptifs. En 25 jours, on m’a retourné en privé 32 questionnaires remplis, avec des réponses parfois très fournies et souvent passionnées. Cette réactivité est significative et reflète un réel intérêt pour cette pratique de veille encore peu développée. Une grande part des personnes interrogées s’est montrée enthousiaste vis-à-vis des potentialités des plateformes de social networking professionnel.

Atouts principaux

Bien évidemment, le fait que le contenu soit exclusivement à caractère professionnel est l’un des aspects les plus appréciés. “Beaucoup de profils d’entreprises sont disponibles”, souligne Yohan Soufflet, gérant chez Guano-Diffusion.com “et le fait que les compétences des personnes enregistrées soient publiées permet d’avoir des résultats plus précis que sur les autres réseaux sociaux.” Ces informations lui sont directement utiles et lui ont permis, par exemple, de trouver des clients.

L’intérêt de partager avec des personnes à l’échelle internationale est également souvent évoqué. “Grâce à LinkedIn”, explique  Antoine Chenina, passionné et diplômé dans le domaine du développement durable, “je possède des contacts belges, suisses, canadiens etc., qui suivent l’actualité en terme de DD. La nouvelle d’un acteur […] profite aux autres et contribue au changement global.” L’information diffusée peut être directement et concrètement exploitée ; “Ce qui a réussi à un endroit, doit être implanté à un autre endroit”, estime dans le même sens Jean-François Bau, conseiller en management.

Les échanges, ce qui est apprécié, se font avec une rapidité parfois surprenante, comme le souligne par exemple Stéphanie Bouche, professionnelle du tourisme avec une spécialité en développement durable. La plateforme encourage également une prise de parole plus informelle ; comme le dit Alice Salamon, conseillère en communication, on peut y échanger “plus légèrement” que par mail. Cela contribue en partie à décloisonner certains milieux professionnels, ce qui permet d’échanger avec des personnes aux profils très différents du nôtre.

De plus, cette dynamique est favorisée par les évolutions de la plateforme elle-même, ce qu’ont bien perçu certains utilisateurs : “La nouvelle interface est plus conviviale et permet de mieux suivre les activités de nos contacts, ce qui nous mène souvent vers des sites riches en informations de toutes sortes”, observe par exemple Alain Hamel, responsable du développement des affaires et des services techniques chez Écohabitation.

Enfin, le réseau LinkedIn est en pleine expansion, ce que ressentent certains utilisateurs : “10% des gens sont actifs et font circuler 90% de l’information. […] Mais ce qui est bien, c’est que la masse globale augmente”, remarque Jean-François Bau.

L’importance de la chaîne humaine

Les liens humains construits par la fréquentation des RSP permettent un échange d’informations à forte pertinence. Certes, cela dépend de l’implication de nos différents contacts et de leur perception de la plateforme ; “20% de mes contacts me fournissent des informations qui me sont utiles”, estime par exemple Véronique Miribel, consultante en qualité et organisation. “LinkedIn est l’une de mes sources privilégiées”, explique quant à lui Mustapha Ouyed, gestionnaire en développement ; “comme j’y ai bâti un réseau pertinent et adhéré aux bons groupes de discussion, cela me permet d’être au fait des tendances en environnement et en développement durable”. Ce réseau, une fois assez fourni et pertinemment construit, permet de se tenir informé via les groupes et la page d’accueil : “[mes contacts] font une veille technologique pour moi en quelque sorte”, estime Yvan Dutil, chercheur et analyste.

Dans le cas du milieu du développement durable, il faut souligner qu’une dimension politique très importante structure et motive les échanges. Les liens humains mettent en jeu non seulement des expertises mais aussi des valeurs, ce qui peut être source d’échanges riches et motivants. D’une manière générale, faire partie d’une communauté internationale animée par de mêmes valeurs est source d’enthousiasme et d’émulation : “J’ai rencontré beaucoup de gens suite à des conversations sur LinkedIn”, raconte François Lanthier, expert en design commercial ; “cela me motive chaque jour.” André Brouchet, président d’honneur de l’association “Les Eco Business Angels”, souligne la diversité des relations possibles : lorsqu’il fait le point sur son activité sur les RSP, il conclut “des amitiés en sont sorties, des partenariats et des contrats !” Claude Balleux, conseiller en gestion des risques, reconnaît d’ailleurs que les informations DD qu’il trouve sur LinkedIn ne lui servent pas forcément dans sa pratique quotidienne, mais qu’il les apprécie “d’un point de vue philosophique”. Être présent sur les RSP correspond quelquefois à un véritable désir de “propager la bonne nouvelle”, selon l’expression de Jean-Luc Burlone, directeur général chez Intelli Carbone, à savoir : “on peut réussir correctement et être rentable en travaillant dans le respect des autres et de notre environnement”. Cette idée que les RSP sont un terreau stratégique pour faire évoluer les pratiques et les mentalités est également défendue par Marilou Holmes, spécialiste en développement durable et en affaires électroniques : “L’échange d’informations est un élément essentiel à l’implantation d’une nouvelle philosophie de marché, en l’occurrence celle du développement durable”.

La dimension humaine de la communication induite par les réseaux sociaux en général permet de sortir du cadre des organisations et d’insister sur des valeurs de manière plus personnelle… et de gagner ainsi en crédibilité. Comme le dit Nicolas Ravel, conseiller viticole pour la Cave de Tain, “La communication d’entreprise par le biais des réseaux sociaux est une voie très intéressante, tout particulièrement dans le domaine du développement durable où le greenwashing est de plus en plus redouté. Les personnes feront plus confiance à une personne parlant des actions menées plutôt qu’à une communication « bête et méchante » d’entreprise !” Pour lui, l’accès au profil des personnes est un atout permettant de fluidifier les rapports. “Les gens sont plus enclins à répondre [aux questions]” car ils ont “en face” d’eux une personne identifiable.

Ceci étant dit, force est de rappeler qu’un réseau professionnel de qualité doit pouvoir s’émanciper du RSP et donner lieu le plus souvent possible à des rencontres IRL. Une partie non négligeable des répondants insiste sur cette idée. “[Mes contacts] rencontrés par les réseaux uniquement n’ont pas débouchés à de nouveaux contrats, projets ou autres…” explique par exemple Rachel Dubé, chargée de projet, “… ce qui est normal. On ne peut pas sentir le vécu ou le professionnalisme d’un individu sans lui avoir parlé ou rencontré.”

Sérendipité (parce que vous attendiez ce mot)

“Pour l’instant, je me laisse un peu porter par le hasard des publications”. Comme Chloé Romat, ingénieure innovation et RSE, nombreux sont ceux qui admettent trouver par hasard la plupart des informations intéressantes sur les RSP. Ce n’est bien sûr pas totalement par hasard, car la plupart des répondants prennent le temps de sélectionner des groupes de discussions selon leurs centres d’intérêt. Mais dès qu’il s’agit de rechercher des sujets très spécifiques, les réseaux sociaux semblent montrer leurs limites, comme le considère Yvan Dutil : “Quand je veux des informations précises je passe par les moteurs de recherche”.

Il semblerait déjà que certains (pour l’instant encore rares) reconnaissent que l’information diffusée par les contacts peut être plus pertinente que celle trouvée via autres canaux. “Sur des sujets précis, le réseau professionnel créé […] permet de cibler rapidement les personnes à contacter et donc d’être efficace pour avoir les réponses recherchées”, considère par exemple Nicolas Ravel. Il me semble pour ma part que la plateforme peut assez bien se prêter à deux types de stratégie opposés, répondant à deux profils différents : d’une part “Je cherche à me tenir informé-e- et suis ouvert-e- à toutes sortes d’informations sur le développement durable”, d’autre part “Je manque vraiment de temps et ne souhaite obtenir que des informations très proches de mes problématiques actuelles”. Les titres mêmes des groupes de discussions reflètent ces deux tendances possibles : l’objet du groupe peut être très large, peu déterminé en tant que tel (“Leaders du Développement Durable” étant un bon exemple) ou au contraire très précis (comme “Mer-Veille: le groupe des énergies marines renouvelables”).

Dans tous les cas, il est important de penser à évaluer l’activité et le dynamisme des groupes dans lesquels on envisage de s’investir. Pour ce faire, j’ai essayé d’imaginer une méthode :

Conclusion

En me penchant spécifiquement sur la veille développement durable sur LinkedIn, j’ai perçu beaucoup d’intérêt et de désir de travailler en réseau. Nombreux sont les professionnels intéressés par ces pratiques et qui les mettent eux-mêmes en oeuvre… sans forcément reconnaître leurs propres façons de faire comme de la veille en tant que telle. C’est en en prenant conscience et en faisant part à notre entourage des potentialités de veille des RSP que ceux-ci gagneront encore plus en pertinence et sans doute en fonctionnalités ad hoc !

Des bonnes pratiques sont encore à inventer ; à nous de les imaginer…

Je remercie les membres des groupes “Environnement et développement durable” (sous-groupe de “Réseautage Québec Plus”), “ICDD Innovation Citoyenne & Développement Durable”, “Leaders du Développement durable”, “Mer-Veille: le groupe des Energies Marines Renouvelables”, “Réseau environnement” et “STRATéGREEN: rendre opérationnel le Développement Durable” d’avoir répondu à mes questions.