Gilles Babinet : L'Ère numérique, un nouvel âge de l'humanité

La révolution numérique est en marche et « la vague ne refluera pas » : pour Gilles Babinet, entrepreneur, ex-président du Conseil national du numérique et désormais Digital champion pour la France, l’enjeu est de taille, puisqu’il y a fort à parier que les bouleversements induits par le numérique sont bien plus profonds que ceux produits par la révolution industrielle et qu’ils nous conduisent à une rupture radicale des paradigmes de notre civilisation. Il s’agit sans doute là d’un des défis les plus sérieux que nous ayons eu à relever.

Car si nous subissons encore les effets de la crise de 2008, nous sommes loin d’être dans un contexte mortifère, si tant est que les gouvernements reprennent foi en l’innovation. Loin d’être condamnés au déclin, nous sommes au contraire au cœur d’un moment de bascule. La France, notamment, doit se saisir des gains d’opportunités qu’ouvre le numérique et s’extirper de la frilosité face au progrès dans laquelle elle s’est installée.

Pour définir les contours de ce « nouvel âge de l’humanité », Gilles Babinet s’attache à décrire, de manière très pragmatique et en s’appuyant sur l’exemple d’initiatives concrètes, les changements sans précédent qui se font jour dans cinq domaines essentiels de la vie humaine : la connaissance, l’éducation, la santé, la production et l’Etat. Chacune de ces entrées lui permet de démontrer à la fois l’effondrement des modèles existants et d’explorer les apports des ressources issues du numérique. Et c’est là que réside le tour de force de cet essai, que de montrer que le numérique touche de près ou de loin toutes les innovations, changeant à la fois « le plus insignifiant détail de notre vie tout en ouvrant de larges champs d’application auparavant inexplorés », et par là révolutionnant complètement l’ère de la connaissance.

Que ce soit le site Ushahidi (2007) qui informe les populations des zones de conflits sur les lieux à éviter, la plateforme Udacity créée en 2011 et préfigurant l’essor des Moocs, la modification des outils de production ou encore les initiatives médicales permettant d’établir un diagnostic dans un monde où les traitements sont de plus en plus complexes, deux éléments transverses et consubstantiels d’internet constituent la pierre angulaire de l’ère numérique : les big data et la collaboration.

Pour Babinet en effet, c’est principalement dans le phénomène « big data » conjoint aux pratiques de co-création que réside la plus forte rupture de civilisation : l’ubiquité de l’information ainsi que sa distribution, l’échange de l’expérience d’utilisateurs provenant d’horizons divers, la gigantesque masse de données à laquelle nous avons accès désormais, engendrent une approche radicalement différente de la connaissance. L’enjeu aujourd’hui n’est plus d’acquérir un savoir, mais d’apprendre à se servir du matériau accessible.

Bien entendu, ces nouvelles technologies sont loin d’être inoffensives, et elles requièrent une instance régulatrice. L’essai de Babinet devient alors particulièrement stimulant lorsqu’il plonge dans la cinquième entrée, à savoir l’Etat, dont il a vu de près les rouages durant son mandat de président du CNU. C’est peut-être dans ce domaine que les ressources numériques sont les plus paradoxales : les évolutions technologiques imposent aux Etats un niveau de transparence inégalé, forçant la collaboration entre les institutions et la société civile. Or c’est précisément là que la coopération est la moins présente. Comment se définira alors le citoyen de l’ère numérique ? Quel sera son pouvoir ? Et quels contre-pouvoirs mettre en place ? Avec les open data, le citoyen « n’est plus face à l’Etat mais au cœur de l’Etat ». Certes « ce n’est pas tant la technologie qu’il faut réglementer que le monde de fonctionnement du régulateur lui-même ». Mais comment une instance régulatrice peut-elle jouer ce rôle tout en engageant simultanément une refonte radicale de son fonctionnement ? Et à quelles ressources faire appel pour accompagner cette métamorphose du citoyen ? C’est en répondant à ces questions, et au prix d’une refonte totale de nos institutions, qu’adviendra cette véritable « société de la connaissance » qu’appelle Gilles Babinet de ses vœux.

L’Ere numérique, un nouvel âge de l’humanité
Gilles Babinet
Le Passeur, 240 p. 19,90 €