On ne compte plus les articles qui s’interrogent sur l’avenir d’Internet et les dangers qui menacent sa survie. Il manquait peut-être sur cette question une réflexion de fond sur les enjeux soulevés par les changements sociétaux de ces dernières années. Boris Beaude, chercheur au sein du laboratoire Chôros de l’Ecole de Lausanne, analyse avec beaucoup de finesse le renversement de l’idéologie qui a prévalu à l’essor d’Internet, les raisons qui en font préfigurer la disparition, et fournit quelques clés qui permettraient de le sauver.

 Trente ans après sa création, les fondements même d’Internet se trouvent confrontés à des défis encore sous-estimés. Car sa croissance a été si soudaine que nous avons du mal à en identifier clairement l’influence profonde sur nos pratiques, à l’échelle individuelle, mais surtout à l’échelle mondiale. Ainsi assistons-nous chaque jour un peu plus aux détournements des idéaux des pionniers : loin d’abolir l’espace, Internet le recompose, créant des territoires disparates, et accentuant une fracture provenant des inégalités quant à la qualité de la connexion ; les présupposés de l’intelligence collective sont mis à mal, à l’exemple de Wikipedia, qui pâtit non pas de l’amateurisme, mais au contraire du professionnalisme de certaines personnes ou instances qui ont des intérêts précis à intervenir sur les contenus. La généralisation de la gratuité, qui devait garantir un accès et une liberté d’usage considérables, conduit en réalité à la concentration des pouvoirs entre quelques entreprises qui l’envisagent comme un moyen de parvenir à des fins commerciales.

Créé comme un espace de liberté sans précédent, Internet est devenu le lieu de la surveillance, de la censure, et des atteintes de plus en plus fréquentes à la liberté d’expression. Si cette dernière est un enjeu si crucial, c’est qu’elle est au cœur de l’organisation collective et du « contrat social ». Elle révèle surtout les revendications contradictoires auxquelles Internet doit faire face, et les disparités des valeurs en cours dans le monde. En effet, ainsi que le précise B. Beaude, « un espace commun à l’humanité ne suffit pas à créer des valeurs communes ». A ce titre, l’affaire Snowden constitue un exemple éclairant. Edward Snowden, incarnant tour à tour le héros, le sauveur de la démocratie, ou au contraire le traître et la figure de l’irresponsable, démontre la diversité des conceptions de la liberté d’expression.

Cette question est au cœur de la réflexion de Beaude : comment Internet pourrait-il décider pour le Monde de ce qui convient, sans imposer les valeurs d’une société particulière ? Comment peut-il s’adapter à un environnement international d’une complexité considérable ?  Si Internet constitue une occasion inédite pour l’humanité de s’ériger en société, B. Beaude ne conçoit comme salut qu’un débat politique majeur sur ce qui représente le seul espace commun aux hommes, et qui reposerait la question de ce qui nous rassemble. Mais un contrat social mondial est-il seulement envisageable alors même qu’il est si difficile à mettre en place à une échelle nationale ? Et peut-on envisager le Monde comme un espace politique possible de l’humanité ? C’est pourtant la seule perspective à prendre en considération. Car, conclut Boris Beaude, « il va falloir choisir entre la fin d’Internet ou la mondialisation de la politique ».

Les fins d’Internet
Boris Beaude
FYP éditions, 9,90 €