« Cela fait au moins deux minutes que vous n’avez pas regardé si vous aviez un message (…) En effet, personne ne vous a écrit. Vous écrivez donc à quelqu’un un petit ‘’Comment ça va aujourd’hui ?’’ qui ne mange pas de pain. Vous aurez bientôt une bonne raison de scruter votre téléphone. En attendant, vous ouvrez Candy Crush »

A l’heure où en moyenne l’intervalle entre deux consultations de son smartphone est de 6 minutes, il est légitime de s’interroger sur la place que le smartphone, et tous les services qu’il offre, a prise dans nos vies. Cependant l’ouvrage de Judith Aquien, loin de constituer un énième opus sur les bienfaits de la déconnexion ou les dangers de la technologie pour la vie en communauté, en prend le contrepied, et aborde cette question avec humour et distance. 

Sous la forme de saynètes successives, elle croque avec acidité et drôlerie des situations quotidiennes, nous tendant un miroir impitoyable : qui ne regarde pas la météo sur son smartphone le matin plutôt que de regarder par la fenêtre ? Qui n’a pas déjà photographié son plat au restaurant afin de rendre le moment plus réel ? Ou encore n’avez-vous pas déjà vécu un apéro entre amis où l’on passe des minutes précieuses à dissiper un oubli, cherchant la réponse sur Google ? Oubli qui, dans « 99 % des cas, est dû au fait qu’on se foutait éperdument de l’info en question »… 

Peut-on vivre sans smartphone

Si les mini-chroniques de Judith Aquien s’accompagnent des dessins humoristiques très réussis de Quentin Vijoux, elles sont également agrémentées de réflexions plus profondes sur le bouleversement sociétal induit par l’expansion des smartphones. En convoquant des penseurs incontournables tels que Sénèque, Hegel, Bourdieu, Deleuze ou Barthes, l’ouvrage sonde le rapport de l’homme à la temporalité, à la rencontre, à l’autre ou encore à l’expression de nos émotions, questions fondamentales qui dépassent largement l’addiction actuelle à tout type de technologie. Alors, les choses ont-elles réellement changé ? En quoi le smarthone remodèle-t-il vraiment notre manière d’envisager les éléments essentiels constituant notre relation au monde ? En filigrane, donc, la question posée est plutôt celle-ci : « Comment vivait-on sans smartphone ? » Et le fait que personne n’ait pu anticiper toutes les innovations actuelles, prouve à quel point leur absence de nécessité était totale.  

Si l’entrée dans l’ère du gadget n’est pas récente, le smartphone entérine un bouleversement de l’appréhension du temps et de l’espace induit depuis des lustres. « Il n’y a plus de lointain » constate Michel Serres. Cela n’est pas forcément désespérant. Et peut même être réjouissant à la lecture de ce livre.

« Peut-on vivre sans smartphone ? »
Judith Aquien, Quentin Vijoux
Editions du Contrepoint, 12,90 €

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